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Jeudi 28 Décembre 2006

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Machiavel (1469-1527), homme d'État, historien et penseur politique italien, dont l'œuvre influente a rompu avec les conceptions politiques médiévales, en justifiant l'action du prince par l'efficacité et non plus la morale. Machiavel est ainsi un des principaux initiateurs de la pensée politique moderne (voir philosophie politique).

Sa Vie 

Né le 4 mai 1469 à Florence dans une famille de la bonne bourgeoisie, Nicolas Machiavel commença à vingt-neuf ans une brève carrière officielle à la deuxième chancellerie, au service de la république. Bientôt désigné secrétaire du conseil des Dix, qui dirigeait les négociations et les opérations militaires de la république, il fut investi de missions diplomatiques importantes, auprès du roi de France (en 1504, puis de 1510 à 1511), du Saint-Siège (en 1506), de l'empereur germanique (de 1507 à 1508). Son expérience diplomatique en Italie lui permit d'approcher de nombreux dirigeants du pays et d'étudier leurs stratégies politiques, en particulier celles du dignitaire ecclésiastique et soldat César Borgia, alors engagé dans une politique d'expansion en Italie centrale. Machiavel fut écarté de la vie publique par la restauration des Médicis en 1512 et par le renversement de la république. Il fut emprisonné quelque temps pour conspiration, puis il se retira à sa libération dans sa propriété située à proximité de Florence. Bien qu'il se fût efforcé de gagner les faveurs des Médicis, il ne parvint à occuper aucun poste d'importance et demeura confiné aux fonctions d'historiographe officiel. Il rédigea ainsi les Discours sur la première décade de Tite-Live de 1513 à 1520, l'Art de la guerre en 1521, et à la demande de Jules de Médicis une Histoire de Florence (1525). Lorsque ainsi, en 1527, la république de Florence fut provisoirement réinstaurée, Machiavel fut soupçonné par les républicains d'être à la solde des Médicis et tenu à l'écart. Il mourut à Florence le 21 juin de la même année.

 

Ouvrage de Nicolas Machiavel (1513).

Machiavel composa le Prince en 1513, au lendemain du renversement de la république et du retour des Médicis au pouvoir à Florence ; il s'exila alors à San Casciano, et l'on peut penser que l'ouvrage fut en partie écrit «sur un coup de désespoir» (Augustin Renaudet). Machiavel, après une intense activité politique et diplomatique, se retrouvait en effet dans un petit bourg de Toscane, où il était condamné à une oisiveté qu'il supportait mal.

Le contexte de l'œuvre

Le Prince est le premier des trois ouvrages majeurs de Machiavel — les deux autres, l'Art de la guerre et les Discours sur la première décade de Tite-Live, furent composés de 1513 à 1520. Tous sont centrés sur la question du «bon gouvernement», que Machiavel ne regarde pas d'un point de vue purement théorique comme le fera, par exemple, Thomas More dans son Utopie quelques années plus tard, mais en fonction de sa propre expérience pratique. En effet, au cours de ses missions auprès du roi de France, du pape ou de César Borgia, le Florentin avait pu mesurer leurs qualités comme leurs erreurs, et se forger sa propre idée du bon gouvernement. Dans son introduction à son ouvrage, Machiavel prétend donc «discourir du gouvernement des Princes et en donner les règles», et il précise aussitôt que, pour bien connaître la nature des princes, il convient d'être issu du peuple, et que c'est de ce point de vue populaire qu'il se place.

La politique selon Machiavel

Le cynisme que d'aucuns ont cru déceler dans le Prince a souvent conduit à ne voir en Machiavel qu'un chantre de la tyrannie, au service exclusif des puissants. C'est qu'il considère la politique avec réalisme, et sa position semble dénuée de toute morale. Il affirme d'ailleurs avoir appris tout ce qu'il livre là «avec grand travail et danger de [sa] personne» : la politique n'est pas un jeu, et lui qui l'a vécue et en a souffert — avec son bref emprisonnement en 1513 et jusque dans son exil au moment même où il écrit — veut ainsi en témoigner.

L'ouvrage est dédié au «magnifique Laurent de Médicis» ; il se compose de vingt-six discours, qui traitent des diverses sortes de principautés, des diverses façons de les acquérir, de les conserver ou de les perdre, des soldats, du rôle des princes et du jugement du peuple à leur égard, de leur mode de gouvernement, pour se terminer sur une «exhortation à prendre l'Italie et la délivrer des barbares», qui est un appel à l'unité de l'Italie sous la bannière des Médicis. Machiavel tire nombre des exemples qui soutiennent ses thèses de l'Antiquité romaine, et l'on peut penser que le prince qu'il exalte est le pendant du dictateur au sens romain du terme — c'est-à-dire le maître d'œuvre d'une dictature temporaire, organisée selon des règles, et justifiée par une situation de péril pour la république.

Le peuple et le prince

La source du pouvoir du prince vient, selon Machiavel, soit des grands soit du peuple. Le peuple peut être amené à renoncer à son entière liberté «quand il connaît qu'il ne peut autrement faire tête aux grands», et il élit alors un prince pour sa propre défense. Le prince coopté par les grands, lui, «se maintient avec plus grande difficulté que celui qui le devient par la faveur du peuple ; car se trouvant prince au milieu des autres qui lui semblent ses égaux, il ne les peut ni commander ni façonner à sa guise», alors que le prince issu du peuple «n'a personne ou très peu à l'entour de lui qui ne soient prêts à lui obéir». Si, dans certaines circonstances, le peuple est prêt à concéder le pouvoir au prince, encore faut-il que celui-ci dispose de «bonnes lois» et de «bonnes armes» pour le conserver ; or, constate Machiavel avec amertume, ce n'est pas alors le cas en Italie.

Le renoncement à la vertu

Le prince oscille donc toujours entre vice et vertu, car parfois il ne peut conserver ses États qu'en renonçant aux principes vertueux de gouvernement ; Machiavel préconise que le prince «ne se soucie pas d'encourir le blâme de ces vices sans lesquels il ne peut aisément conserver ses États ; car, tout bien considéré, il trouvera quelque chose qui semble être vertu, et en la suivant ce serait sa ruine, et quelque autre qui semble être vice, mais en la suivant, il obtient aise et sécurité». Ce renoncement à la vertu ne doit toutefois pas entraîner l'exécration de ses sujets, et le prince «se doit garder d'être haï et méprisé» ; bien au contraire, il doit tâcher de s'acquérir l'estime de tous par de «magnanimes entreprises et donner de soi exemples dignes de mémoire». Les derniers conseils au prince sont de s'entourer de secrétaires tout en fuyant les flatteurs, de préférer la hardiesse à la prudence, et Machiavel plaide sans doute là pour lui-même et son retour en grâce. Enfin, il trace les grandes lignes d'une politique italienne en demandant à Laurent le Magnifique de délivrer l'Italie de ses maux : division, pillages incessants, tyrannies et cruautés.

Un ouvrage fondateur

Le Prince est considéré comme l'un des ouvrages fondateurs de la science politique : Machiavel est en effet le premier auteur moderne à utiliser sa propre expérience du pouvoir pour en tirer des principes de gouvernement très concrets. Son discours sur la nécessité d'unifier les cités italiennes sous un seul drapeau en fait un analyste visionnaire, puisqu'il montre la nécessité, pour un peuple qui prétend jouer un rôle historique, d'un processus qui n'aboutira que trois siècles et demi plus tard.

 

En avril 1513, les rumeurs se multiplient sur le projet du pape Léon X de créer un État au profit de ses neveux ; en réaction, Machiavel rédige le Prince, organisant d’un jet sa pensée politique mûrie par l’expérience. Dissimulant les références à l’Italie déchirée par les familles clientélistes des Visconti et autres Médicis, Machiavel illustre ses propos d’exemples historiques et fonde la pensée de la conquête et de la conservation du pouvoir. Issus d’une œuvre composée de 36 chapitres, les chapitres III à V — dont ce texte est extrait — s’intéressent à la conquête de nouvelles provinces par un État déjà formé et organisé.

Le Prince de Machiavel

Comment on doit gouverner les États ou principautés qui, avant la conquête, vivaient sous leurs propres lois.

Quand les États conquis sont, comme je l’ai dit, accoutumés, à vivre libres sous leurs propres lois, le conquérant peut s’y prendre de trois manières pour s’y maintenir : la première est de les détruire ; la seconde, d’aller y résider en personne ; la troisième, de leur laisser leurs lois, se bornant à exiger un tribut, et à y établir un gouvernement peu nombreux qui les contiendra dans l’obéissance et la fidélité : ce qu’un tel gouvernement fera sans doute ; car, tenant toute son existence du conquérant, il sait qu’il ne peut la conserver sans son appui et sans sa protection ; d’ailleurs, un État accoutumé à la liberté est plus aisément gouverné par ses propres citoyens que par d’autres.

Les Spartiates et les Romains peuvent ici nous servir d’exemple.

Les Spartiates se maintinrent dans Athènes et dans Thèbes, en n’y confiant le pouvoir qu’à un petit nombre de personnes ; néanmoins ils les perdirent par la suite. Les Romains, pour rester maîtres de Capoue, de Carthage et de Numance, les détruisirent et ne les perdirent point. Ils voulurent en user dans la Grèce comme les Spartiates : ils lui rendirent la liberté, et lui laissèrent ses propres lois ; mais cela ne leur réussit point. Il fallut, pour conserver cette contrée, qu’ils y détruisissent un grand nombre de cités ; ce qui était le seul moyen sûr de posséder. Et, au fait, quiconque, ayant conquis un État accoutumé à vivre libre, ne le détruit point, doit s’attendre à en être détruit. Dans un tel État, la rébellion est sans cesse excitée par le nom de la liberté et par le souvenir des anciennes institutions, que ne peuvent jamais effacer de sa mémoire ni la longueur du temps ni les bienfaits d’un nouveau maître. Quelque précaution que l’on prenne, quelque chose que l’on fasse, si l’on ne dissout point l’État, si l’on n’en disperse les habitants, on les verra, à la première occasion, rappeler, invoquer leur liberté, leurs institutions perdues, et s’efforcer de les ressaisir. C’est ainsi qu’après plus de cent années d’esclavage Pise brisa le joug des Florentins.

Mais il en est bien autrement pour les pays accoutumés à vivre sous un prince. Si la race de ce prince est une fois éteinte, les habitants, déjà façonnés à l’obéissance, ne pouvant s’accorder dans le choix d’un nouveau maître, et ne sachant point vivre libres, sont peu empressés de prendre les armes ; en sorte que le conquérant peut sans difficulté ou les gagner ou s’assurer d’eux. Dans les républiques, au contraire, il existe un principe de vie bien plus actif, une haine bien plus profonde, un désir de vengeance bien plus ardent, qui ne laisse ni ne peut laisser un moment en repos le souvenir de l’antique liberté : il ne reste alors au conquérant d’autre parti que de détruire ces États ou de venir les habiter.


Santi di Tito, Portrait de Machiavel

Ce portrait posthume de Machiavel est exposé au deuxième étage du Palazzo Vecchio à Florence, dans son ancien bureau de Secrétaire des Dix.

Santi di Tito (1536-1603), Portrait de Machiavel. Palazzo Vecchio, Florence.

 

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